- Whoever she was, I must have scared the living daylights out of her.
Le 27 juin 1987 Lady Diana et le Prince Charles présidaient à la première londonienne des nouvelles aventures de James Bond. À cette occasion allait se révéler le nouveau titulaire du rôle, ayant la lourde charge de succéder à Sir Roger Moore. Un véritable défi !

Tuer n’est pas jouer débute par l’une des meilleures séquences d’introduction de la saga. Le superbe site du Rocher de Gibraltar (et ses singes !) se voit admirablement utilisé et mis en scène au cours d’une scène d’action absolument trépidante. Le film s’amuse à différer quelque peu la découverte du nouveau Bond, tout comme jadis avec Lazenby mais aussi lors du retour de Sean Connery.
Un procédé toujours aussi efficace, d’autant que l’apparition de Timothy Dalton reste fort bien amenée. Le film met également ici toutes les chances de son côté pour séduire son public anglais, le Piñon demeurant certainement le plus prestigieux des ultimes confettis de l’Empire malgré les efforts réitérés de l’Espagne…

Ce lancement particulièrement relevé se relaie fort efficacement par la superbe musique de John Barry et de A-ha. Vendue à plus de deux millions d’exemplaires ce titre demeure l’un des plus grands succès du groupe norvégien et une chanson emblématique de l’époque, quasiment au même titre que le A view to a kill des Duran Duran. Cet air particulièrement entraînant vient opportunément à la rescousse d’un générique aux images assez convenues et peu inspirées. Pour son ultime participation à la saga, John Barry nous offre par ailleurs une bande-son toujours aussi efficace.
Celle-ci s’orne également de deux titres des Pretenders (qu’écoute Nécros sur son walkman), un groupe particulièrement populaire auprès des fans de Chapeau Melon pour le très connoté clip de Don’t get me wrong ! La violoncelliste Kara nous vaut également la présence de plusieurs sublimes morceaux de musique classique, Mozart, Dvorak et Tchaïkovski venant encore enrichir la déjà superbe bande son.

L’intrigue du film se montre réellement passionnante, alliant un retour très réussi aux standards et à l’atmosphère des récits d’espionnage de la Guerre froide à un complot finalement essentiellement crapuleux. L’histoire se montre ainsi très évocatrice de cette période d’agonie de l’affrontement des blocs marquée par le crépuscule des idéologies et le triomphe prochain de l’argent roi.
L’évocation (passablement romantique) de la guerre d’Afghanistan achève d’insérer agréablement le récit dans son temps, alors que les éléments culturels délicieusement 80’s se montrent plus rares que dans Dangereusement vôtre (à lire l’excellente BD de F’Murr Le char de l’État dérape sur le sentier de la guerre, se déroulant précisément en 1987).

Les auteurs ne confondent pas complexité et confusion et cette histoire, aux multiples rebondissements et au double jeu si typiques de l’espionnage, s’exécute en une mécanique parfaitement huilée. Elle nous entraîne dans une passionnante balade autour du monde.
John Glen filme l’ensemble avec un vrai sens de l’image, exprimant parfaitement l’atmosphère des divers lieux visités même si l’on reconnaît aisément les panoramas et l’architecture du Maroc dans ce que l’on nous présente comme étant l’Afghanistan…

Le metteur en scène se montre par ailleurs particulièrement inspiré, avec un goût toujours marqué pour les scènes d’action toniques et rondement menées. Outre son époustouflante séquence initiale, Tuer n’est pas jouer accumule ainsi à plaisir les moments forts, tels le passage du pipeline, la poursuite sur les toits de Tanger, l’attaque du camp soviétique ou le raid de Nécros sur une grande demeure anglaise, la prestigieuse Stonor House, évoquant fort agréablement de nombreux décors des Avengers (pour l’anecdote, Tanger, nid d’espions, se voit également évoqué dans l’excellent Le point de mire). On y retrouve avec plaisir le perroquet de Rien que pour vos yeux, ces trop rares liaisons entre épisodes demeurant toujours aussi divertissantes. Un oiseau qui en savait trop ?

On apprécie également l’espace idéalement délimité imparti aux différents gadgets, astucieux et soutenant l’action sans la saturer ni la dénaturer. Après la longue parenthèse Lotus propre à la période Roger Moore, on renoue également fort plaisamment avec les Aston Martin, même si à vrai dire la nerveuse V8 Vantage Volante ne fera pas d’ombre à la légendaire DB5. La poursuite sur glace particulièrement mouvementée s’inscrit néanmoins parmi les moments les plus saillants de cette grande tradition bondienne, avec une technologie et des péripéties n’ayant rien à envier à Goldfinger. Encore et toujours l’on regrettera la surabondance de placements de marques, avec notamment un Q se fournissant avec une rare insistance auprès d’un grand groupe hollandais d’électronique…

Néanmoins, le succès du film allait bien entendu se jouer avant tout sur la prestation offerte par Timothy Dalton. Ce grand acteur de théâtre shakespearien, formé à la RADA, également aperçu dans des productions aussi diverses que l’académique Mary Stuart (1971) ou le kitchissime Flash Gordon (1980), accède au rôle après un processus passablement tourmenté.
Pierce Brosnan fut ainsi sérieusement envisagé mais à son corps défendant demeure lié à l’éminemment sucré Remington Steele (1982-1987), tandis que les noms de bien d’autres acteurs, parfois hautement improbables, se voient également cités. Dalton parvient néanmoins à annihiler toute éventuelle étiquette de comédien de substitution par l’excellence de son interprétation.

Il introduit ici un James Bond en totale rupture avec des années Moore parfois aux confins du pastiche (il renoue d’ailleurs avec les cigarettes…). Celles-ci apparaissaient hautement réjouissantes et souvent passionnantes, mais la variété des incarnations participe pleinement à l’intérêt de 007, à l’image du Docteur. Grâce à la vraie richesse de son jeu, Dalton campe un Bond certes plus recentré que précédemment mais également dépouillé de la dimension parfois surhumaine que véhiculait Sean Connery.
L’interprète, dont la jeunesse dynamise le film, insuffle une vraie originalité à un personnage plus sensible et anxieux mais également davantage impliqué émotionnellement que ce que l’on a connu par ailleurs. Il reste sans soute le moins coureur et machiste des Bond, ce qui ne l’empêche pas de se montrer parfaitement convaincant dans les scènes d’action et de combat. De même il apparaît toujours doté de dialogues divertissants. Gagner en humanité ne signifie pas que l’on édulcore le personnage, telle est la magistrale démonstration que nous délivre Dalton, sans soute le plus vraisemblable de tous les Bond. Une « troisième voie » réellement enthousiasmante. On ajoutera que le comédien arbore admirablement le smoking, ce qui ne gâte rien !

Ses alliés offrent, eux, un panorama des plus contrastés. Si M, décidément british jusqu’au bout des ongles, et davantage encore Q se montrent en grande forme (avec un atelier toujours plus en délire), on reste plus réservé quant à la version assez falote de Miss Moneypenny délivrée par la charmante Caroline Bliss.
Succéder à Lois Maxwell restait sans doute une gageure, même si pour pallier à cette difficulté les auteurs tentent de casser le modèle des rencontres dans l’antichambre de M, en enchâssant curieusement Moneypenny dans la section Q. Ces scènes demeurent agréables mais bien moins pimentées que naguère. Sans doute aurait-il été préférable de ménager une vraie sortie à Lois Maxwell et d’incorporer un nouveau personnage, comme cela sera le cas ultérieurement pour Q.

Saunders développe un personnage crédible de correspondant local d’Universal Export, d’abord rebuté puis sympathisant avec son singulier partenaire. On ressent de fait plus d’émotion à sa disparition que lors des morts similaires d’innombrables sidekicks, preuve de la place occupée par le personnage. Á l’inverse, le film marque par contre un trou d’air bien malencontreux avec ce qui demeurera sans doute le Félix Leiter le plus insignifiant de la série ! Kamran Shah, interprété avec fougue par Art Malik, apporte la touche exotique et épique qui convient.
Mais c’est finalement Pouchkine qui compose l’allié le plus inattendu et réjouissant de Bond, avec un John Rhys-Davies aussi délectable qu’à l’accoutumée. Avec Indiana Jones et Le Seigneur des Anneaux, sans oublier Sliders, ce grand comédien de genre aura décidément connu une carrière à la hauteur de ses mérites ! Dommage qu’il ne s’agisse que d’un one shot.

Toutefois, c’est bien avec la relation sentimentale très intense l’unissant à l’irrésistible Kara Molovy que Bond développe sa nouvelle sensibilité. Cette liaison fusionnelle (et monogame !) apporte un vrai romantisme à l’histoire. D’autant que, si on peut trouver un peu kitch les passages de Schönbrunn ou de la grande roue, le film évite toute emphase à ce sujet.
Les cartes postales musicales du Bond de Lazenby et de Tracy font de fait beaucoup plus « Harlequin ». Kara n’a pas bonne presse car on lui reproche souvent un aspect cruche et gaffeur jusqu’à l’irritation (ne pas confondre Kara et Tara, n’est-il pas…). Mais le film semble ici se positionner avec logique dans son optique de vraisemblance, certes relative.

Après tout Kara est une jeune femme ne connaissant de la vie qu’un banal quotidien, uniquement illuminé par la musique et un amour illusoire. Qu’elle soit dépassée sinon déboussolée par sa brusque immersion dans un univers aussi violent et aventureux reste finalement… logique ! Bond lui-même le considère ainsi, lui pardonnant volontiers sa « trahison ». Les auteurs n’oublient pas non plus de la faire participer un minimum à l’action, à la différence d’une Honey Rider dont on nous rebat tant les oreilles par ailleurs.
Le film a cependant la main un tantinet lourde là-dessus avec une Kara mettant hors de combat plusieurs soldats soviétiques. Pour un peu Kara deviendrait Supergirl… Même si elle ne figure sans doute pas parmi les meilleures comédiennes de sa génération, la très belle Maryam d’Abo (cousine d’Olivia) défend son personnage avec un naturel et une conviction parfaitement communicatifs ! Le courant passe à l’évidence à la perfection avec Dalton.

La contrepartie de cette relation si profonde n’en demeure pas moins une pauvreté assez marquée du film en éléments féminins. On dénote tout de même de séduisantes naïades, ainsi qu’une touriste vorace aux alentours de Gibraltar (le charme si particulier de l’apparent ennui des croisières) et des agentes de la CIA autrement pétillantes que leur patron. Mais l’apparition la plus étonnante reste celle de la compagne de Pouchkine. Non seulement pour son spectaculaire déshabillé mais aussi et surtout parce que Virginia Hey interprètera ultérieurement la fameuse Pa'u Zotoh Zhaan de Farscape (1999-2003). Bien entendu les étonnants maquillages de cette série à part rendent l’identification pour le moins malaisée !
Ce Bond de haut vol que constitue The Living Daylights flirte longtemps avec le chef-d’œuvre, mais vient malheureusement achopper sur un élément d’appréciation essentiel : la personnalité des adversaires du jour. Si sa conspiration exhale un machiavélisme des plus stimulants, effectivement digne d’un stratège du KGB (minorant toutefois la variable 007, un classique depuis Kronsteen), Koskov dénote totalement par son aspect de valet de comédie, sinon de farce, dénué de charisme et d’éclat. Son personnage décalé paraît en contresens total avec le reste du film et on lui préfèrera aisément les monstres froids de Bons baisers de Russie, le roman.

Au moins bénéficie-t-il d’une savoureuse composition de Jeroen Krabbé tandis que Joe Don Baker se contente de cabotiner de la pire des façons sur le personnage d’une insigne lourdeur que constitue Whitaker. Il se montrera d’ailleurs bien meilleur en Jack Wade. Les amateurs de Wargames et autres jeux d’Histoire pourront d’ailleurs légitimement se considérer au bord de l’insulte devant de tels poncifs ! Le grotesque affrontement final rompt d’ailleurs avec la bonne tenue du film, notamment dans l’emploi des gadgets high tech. De l’épate pour l’épate, il aurait mieux valu pour Koskov qu’il disparaisse en Afghanistan que de se faire cueillir comme un lapin !

On pourra objecter que le film innove en scindant le traditionnel adversaire colossal de Bond mais cela se révèle une fausse bonne idée, les deux complices ne générant rien d’autre que de convenu et ne disposant dès lors que d’un espace trop limité pour convenablement se développer. La nouveauté ne se justifie que par un réel apport, ici c’est tout le contraire qui survient.

Nécros, le traditionnel tueur hors normes, s’en tire nettement mieux que ses patrons, avec notamment une infiltration se révélant un modèle du genre. Andreas Wisniewski a une formation de danseur classique lui permettant d’apporter une vraie grâce létale aux combats de son personnage (ce qui rappellera quelque chose aux fans de Purdey !).
On regrettera, légèrement, que l’affrontement tant attendu avec Bond donne plutôt lieu à une impressionnante cascade qu’à un combat impeccablement scénarisé et chorégraphié, comme on a pu en connaître par le passé. Mais, telle quelle, la scène demeure parfaitement spectaculaire.

Une autre déception, certes mineure, occasionnée par le film, réside dans sa conclusion d’un burlesque évoquant celle du Casino Royale de 1967. Cette apparition abracadabrantesque de guerriers afghans tombe totalement à plat, dégageant un ridicule seulement partiellement dissipé par l’émouvante ultime apparition de Walter Gotell.
Heureusement c’est sur un clin d’œil malicieux et romantique que le formidable Timothy Dalton prendra congé d’un public conquis et rêvant déjà d’une longue collaboration à la saga…

Ce très relevé Tuer n’est pas jouer va jusqu’à bénéficier d’une traduction d’un de ces titres ésotériques affectionnés par Fleming parfaitement exécutée et insérée dans le dialogue, une rareté. Pour l’anecdote, « to scare the living daylights out of someone » : « faire une de ces trouilles à quelqu’un », d’après notre ami le dictionnaire. La version retenue paraît nettement plus judicieuse !

The Living Daylights va connaître une très belle performance, puisqu’avec un budget similaire à Dangereusement vôtre (30 millions de dollars), il rencontre un succès nettement supérieur, 191,2 millions contre 152,4 auparavant. La France semble néanmoins plus rétive, avec 1 955 471 entrées contre 2 423 306 au préalable. Dalton pouvait envisager avec confiance sa deuxième aventure dans le smoking de 007 !
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