|
Dieu sait que le film a été
critiqué ! Par qui ? Soit par des journalistes
qui ne cessaient de le comparer à une série
qu’ils connaissaient bien évidemment
sur le bout des doigts alors qu’ils n’en
avaient plus parler depuis plusieurs décennies
et ne l’avaient certainement pas revue avant
le visionnage, soit par des fans aux tendances holmésiennes
qui considéraient la série comme aussi
pure que la Vierge et méritant de figurer
parmi les sept merveilles du monde, à cet
égard monument historique et donc intouchable.
Que d’excès dans tous les cas !
Heureusement
quelques pontes français ont, contre vents
et marées, défendu le film. Je pense
notamment à Didier Liardet, dont on peut
difficilement dire qu’il connaît mal
la série, et Laure Sermini, présidente
de Steed&Co, qui ont reconnu les différents
points positifs du film. Je me range bien évidemment
de leur côté.

Comme
toutes les adaptations de séries TV au cinéma,
Jeremiah Chechick a dû faire un grand écart
digne de Jean Claude Van Damme dans Time Cop
(vrai nanar pour le coup !) : contenter les fans
originels de la série tout en faisant un
film qui plairait à ceux qui la connaissaient
peu, mal ou voire pas du tout. Problème :
il a d’abord choisi de contenter les fans,
qui, paradoxalement, ne lui ont pas montré
beaucoup de gratitude. De son côté,
le grand public s’est montré plutôt
réfractaire à cet univers hermétique.
Chechick a donc perdu sur tous les tableaux !
Chapeau
Melon et Bottes de Cuir est une adaptation
trop fidèle de la série. Le cahier
des charges a été intégralement
respecté : pas de figurants, pas de personnes
de couleur, pas de notion temporelle, quasiment
pas de sang, aucune vulgarité… Ce qui
paraissait impensable pour un blockbuster
de cette envergure a été fait ! Ce
lourd cahier des charges, s’il était
parfaitement adapté aux conditions de tournage
de la série et à son époque,
paraît bien désuet de nos jours. Et
pourtant, Chechick a choisi de le conserver entièrement
; on ne peut que le féliciter pour cette
décision.

Ensuite,
l’esprit de la série n’est jamais
trahi, à quelques détails près,
il est vrai. Certains regrettent que Rhonda parle
ou que Mère-Grand fume ! Comme je l’ai
dit plus haut, la série a toujours été
évolutive. Ce n’est pas étonnant
que, adepte de spiritueux et de cigares, Mère-Grand
soit devenu fumeur. Son obsession des macarons est
plus surprenante ! Quant à Rhonda, pas le
personnage le plus essentiel du Monde des Avengers
nous en conviendrons, lui avoir rendu la parole
relève de l’anecdotique, comme son
rôle dans la série. Beaucoup ont parlé
de la duplicité de Grand-Père comme
digne du coup de Jim Phelps dans l’adaptation
cinéma de Mission : Impossible.
J’aimerais rappeler à ces détracteurs
que ce personnage n’est apparu qu’une
seule fois dans la série (Visage)
et y apparaît extrêmement mystérieuse.
Ce n’est pas le cas de Jim Phelps qui apparaît
dans quasiment tous les épisodes de Mission
: Impossible et qui est le patron charismatique
de la bande. Les contours de Grand-Père n’ont
jamais été bien définis dans
la série et c’est une excellente idée
de l’avoir intégrée au film
pour l’approfondir.

Jeremiah
Chechick a péché par excès
de générosité. Il a voulu reprendre
tous les éléments des épisodes
les plus marquants de la série et les intégrer
dans un film d’1h30. On retrouve dans le film
énormément d’épisodes
de la série : le village meurtrier à
l’allure paisible (Le village de la mort),
les robots (Les cybernautes, Le retour des cybernautes,
Le dernier des cybernautes), les doubles (Un
Steed de trop, Interférences, Mais qui est
Steed ???, Visages), la maison piège
(L’héritage diabolique), la
fausse granny (Maille à partir avec les
taties), les ours en peluche (Mr Teddy
Bear), l’homme invisible (L’homme
transparent, Les évadés du monastère),
la mise en question de l’intégrité
de Mrs Peel (Les aigles), les bulles de
protection (Voyage sans retour)... Et,
bien entendu, tout cela se clôt autour d’une
bouteille de champagne ! Bref, pour affirmer que
l’on ne retrouve pas la série dans
le film, il faut soit être d’une mauvaise
foi toute chiraquienne, soit ne pas connaître
la série.
Tous les éléments de la série
sont ainsi repris un à un, aucun n’est
omis. Un respect de l’œuvre originale
qui frise l’intégrisme. Bizarrement,
les puristes ne s’en sont pas rendus compte
et ont participé à la cabbale menée
contre le film, ce qui l’a définitivement
achevé dans l’opinion publique.
Tous ces éléments sont intégrés
dans une intrigue très proche de Dans
sept jours le déluge. L’intrigue
en question suit de très près le schéma
narratif le plus fréquent de la série
: infiltration, découverte d’un magasin
excentrique (un vendeur de temps ici), kidnapping,
découverte du complot puis résolution
finale et scène de clôture. Étiré
sur 80 minutes, le scénario se voit forcé
d’ajouter des éléments nouveaux,
à défaut d’épaissir une
intrigue plutôt mince, comme la trahison de
Grand-Père ou l’attirance de Sir August
de Wynter pour Emma Peel. Le personnage d’Alice,
ponte du ministère et alliée de Mère-Grand,
est aussi un type de personnage nouveau, jamais
vu dans la série. Quelques incohérences
subsistent dans l’intrigue : on ne comprend
pas grand-chose à toute la partie centrée
sur l’enlèvement de Mrs Peel par Sir
August de Wynter, puis Grand-Père. Le rôle
d’Alice n’est pas très clair
non plus. Néanmoins, l’intrigue peu
complexe se suit facilement.

La
relation si particulière entre John Steed
et Mrs Peel est, elle aussi, plutôt bien retranscrite
à l’écran. On retrouve la rencontre
à la pointe de l’épée
(Voyage sans retour), le fameux gimmick
We’re needed, les sous-entendus coquins,
certes moins tordus que ceux de la série,
les scènes de dialogue dans l’appartement
(autour d’un jeu d’échecs notamment).
Le film ne fait aucunement preuve de sentimentalisme
inutile, conformément, une fois encore, à
l’œuvre originale. Grave erreur néanmoins
: il semble que Mrs Peel soit plus attirée
par Steed que l’inverse, du moins celle-ci
le montre-t-elle plus. Or, c’était
à la base exactement l’inverse. Pour
sa part, le fameux baiser échangé
entre les deux agents est à prendre plus
comme, encore une fois, un clin d’œil
amical aux fans qu’une énième
trahison de la série. L’interprétation,
elle, laisse plus à désirer, nous
y reviendrons.

Les
dialogues du film sont plutôt réussis.
Très proches de l’esprit de la série,
dans cet humour pince-sans-rire et ce flegme so
british ; certaines punch lines tombent
toutefois à l’eau. Les références
au thé deviennent aussi vite redondantes.
La
mise en scène de Jeremiah Chechick est simple
et élégante. Sans esbrouffe, à
part trois scènes d’action parfaitement
réglées, elle s’inspire énormément
de la série. On saluera enfin le duel final
à l’épée impeccablement
réalisé et qui n’est pas sans
rappeler celui du Fantôme du Château
De’ath.
On
a beaucoup accusé le film d’être
une grosse machine US. Faux, la majorité
de l’équipe technique est anglaise
! Le réalisateur est, pour sa part, canadien
et le film a été tourné uniquement
en Angleterre. Oui, c’est le grand studio
Warner Bros qui a financé en majeure partie
le film, comme pour des films bien de chez nous
tels Un long dimanche de fiancailles, que
l’on n'a jamais pourtant taxé de grosses
productions US. Être financé par les
États Unis, la série elle-même
l’avait déjà été
dans son temps pour ses deux saisons les plus populaires,
cette critique n’a donc pas lieu d’être.

Autre
critique récurrente : le film aurait été
formaté pour plaire au grand public. Large
hypocrisie encore une fois. De fait, l'adaptation
d’une série populaire est formatée
pour plaire à un large public. Si Mère-Grand
est souvent revenu, c’est qu’il avait
du succès auprès du public américain.
Les courtes scènes humoristiques de conclusion
étaient, elles, tournées pour que
les spectateurs restent durant la coupure pub. Si
des thèmes comme le fantastique ou la SF
ont été intégrés à
la série à l’époque,
c’est bien parce qu’ils connaissaient
alors un fort succès. La série n’a
jamais été catégorisée
d’auteur, même si des auteurs
il y en avait et de quel talent, et à ma
connaissance, Jean Luc Godard n’a jamais participé
à la réalisation de la série.
Une série populaire ne peut que devenir un
film populaire. La série est toujours restée
dans le pur divertissement, le film aussi. Tout
simplement.
Beaucoup
ont aussi reproché au film sa multitude d’effets
spéciaux. Ce serait aussi oublier que la
série en avait souvent un bon paquet, certes
à la hauteur de ses moyens mais souvent réussis
(Le vengeur volant, Mission très improbable…).
Si les effets spéciaux étaient souvent
plus limités dans la série, c’est
tout simplement par contrainte financière
et non par choix artistique. Le film ne fait que
suivre la série avec les moyens actuels qu’offre
le cinéma sans sombrer dans le "m’as-tu
vu" excessif. À l’image de la
série, les effets spéciaux sont au
service de l’intrigue et non l’inverse.
Ils sont réussis et, à l’heure
du constant progrès technologique, ont résisté
au temps. Enfin, au niveau de l’omniprésence
de ces effets spéciaux, on reste tout de
même loin de Star Wars !

Au-delà
de ces effets spéciaux, les qualités
techniques du film sont nombreuses. En effet, toute
la crème du cinéma britannique a participé
au film. Tout d’abord, la photographie de
Roger Pratt au ton acier est splendide. On retrouve
tout à fait la série dans les costumes
d’Anthony Powell, avec une touche de modernité
suffisante. Toutes les tenues de Mrs Peel sont fortement
inspirées de celles portées par Diana
Rigg auparavant. Les décors d’Anthony
Powell capturent tout à fait l’esprit
parfois surréaliste de la série. Fastueux
et paradoxalement proches de l’esprit fauché
de la série, ils sont une incontestable réussite.
Le Londres mystifié et les superbes manoirs
anglais répondent, eux aussi, présents
dans le film.
Arrêtons-nous
un instant sur la musique de Joel Mc Neely, injustement
passée inaperçue lors de la sortie
du film. Dire que le compositeur dépasse
allègrement Laurie Johnson est un euphémisme.
En effet, hormis bien évidemment le thème
principal, ce dernier n’a rien composé
de vraiment marquant pour la série. Le thème
du générique du film, qui n’est
pas un remix de la série, est un des meilleurs
jamais entendus au cinéma. Avec ses accents
de James Bond et de X Files, il est véritablement
surprenant et nettement moins frivole que celui
de la série, mais tout aussi réussi.
Jonglant habilement avec des éléments
électroniques et orchestraux, il apporte
une saveur unique au film. La variété
et la qualité des thèmes composés,
qui pour une fois ne donnent pas l’impression
d’avoir été entendus mille fois
ailleurs, laissent pantois. Hormis le générique,
la musique lors de l’attaque des abeilles
mécaniques et celle de l’attaque finale
des Avengers sont vite entêtantes. Ceux qui
n’aiment pas le film devraient au moins en
acheter la BO, c’est d’ailleurs l’avis
de nombreux sites spécialisés. Enfin,
le remix du thème de la série, plus
spécifiquement celui de la saison 6, s’impose
facilement comme le meilleur qui a été
réalisé jusque-là.
Le
plus gros défaut du film réside finalement
dans son interprétation. Si les seconds rôles
sont tous irréprochables, on ne peut en dire
autant des rôles principaux. Ralph Fiennes
fait une bien pâle imitation de Patrick Macnee.
Mais qui d’autre que Macnee aurait pu jouer
Steed ? Si, comme l’acteur aime souvent le
répéter, "Steed est Macnee",
Macnee est aussi Steed. L’acteur n’a
cessé de faire évoluer le personnage
en l’adaptant à sa propre personnalité,
il l’avait Macneeisé. Impossible
ensuite pour un acteur, et même le plus brillant,
de se glisser dans la peau de Steed. Et c’est
bien ce qu’il se produit ici. Ralph Fiennes
est loin d’avoir la bonhomie et le charisme
unique de Macnee. Il compose un Steed sec, sans
âme. La différence d’âge
du Steed/Fiennes par rapport au Steed/Macnee n’arrange
pas les choses. Uma Thurman passe totalement à
côté du personnage. À l’image
de son travail pour Batman et Robin, elle
est en roue libre. Elle est nettement moins excusable
que Ralph Fiennes, car même si Diana Rigg
avait marqué les esprits, son personnage
était nettement moins vampirisé par
l’interprète d’origine que celui
de Steed. Enceinte à l’époque
du tournage, elle affirme avoir fait le film dans
un état second. À la vue de sa piètre
composition, on n’en doute pas. De fait, l’alchimie
entre les deux acteurs, élément phare
du succès de la série, est quasi nulle
durant tout le film. Tout apparaît forcé
et superficiel.

Il
aurait, à mon avis, fallu transmettre le
flambeau à deux nouveaux personnages (ou
reprendre des personnages à la popularité
moindre) afin d’éviter de supporter
l’aura écrasante de ces deux héros
mythiques et de leur interprète respectif,
forcément inégalables. Sean Connery
se débrouille plutôt bien dans sa part.
Son cabotinage habituel s’accorde à
l’esprit Avengers. Il compose un
méchant "cartoonesque" dans la
droite lignée de ceux de la série.
Et puis, délectable vengance pour les fans
: après que les Avengers aient tant
donné à James Bond, c’est finalement
James Bond, et son interprète le plus légendaire,
qui revient aux Avengers ! D’un point
de vue professionnel, on pourra pour finir reprocher
aux acteurs de n’avoir rien fait pour défendre
le film en ne participant à aucune promotion.
EN
BREF : Durant tout le film suintent un respect
et un amour débordants et inévitablement
paralysants de la série. Malgré une
interprétation problématique et autres
défauts notoires, "Chapeau Melon et
Bottes de Cuir" est, sinon un film réussi,
une adaptation ultra fidèle réservée
aux fans. À voir comme un sympathique hommage
friqué à la série !
Retour
à l'index
|
|
La
mystérieuse affaire du Style

Steed
goes hunting the bear. Emma ends up finding her
equal.
Comme
la grande majorité des épisodes de
la série, l’intérêt repose
pour une bonne part sur la prestation de John Steed.
Or on déchante très vite devant la
version que nous en offre le pourtant habituellement
talentueux Ralph Fiennes (La Liste de Schindler,
Le Patient anglais). En effet celui-ci n’est
absolument pas la personne qui convient pour ce
rôle. Il apparaît beaucoup plus jeune
que le Steed des années Emma Peel et n’a
ni la carrure, ni la présence physique de
Macnee, ce qui fausse tout le personnage. Ceci se
trouve parfaitement symbolisé par la façon
passablement ridicule dont il porte le chapeau melon
: on a tout le temps l’impression qu’il
va lui glisser sur le visage ! De nombreux fans
l’ont surnommé Stan Laurel,
comment leur donner tort ? La disparition du brio
insurpassable de Macnee se retrouve également
dans la manière d’utiliser le parapluie,
les savantes figures s’étant volatilisées.
Mais, au-delà
de l’apparence, c’est surtout sa manière
d’interpréter l’épée
du Ministère qui détonne singulièrement.
Au lieu du Steed alerte, resplendissant d’énergie,
de fantaisie et d’humour que nous aimons tant,
nous avons droit à un individu sentencieux,
débitant ses phrases d’un ton monocorde
au possible, gentillet et presque benêt face
à Mrs Peel. Cela apparaît avec éclat
lors de la séance imposée de la fausse
identité de Steed, quand celui-ci se fait
passer pour un cultivateur de roses. Là où
Macnee nous aurait offert un festival, ici on aboutit
à une conversation morne et ennuyeuse, sans
éclat. Quelle déception !

Le dévoiement
des personnages s’avère aussi évident
en ce qui concerne l’Emma Peel incarnée
d’une manière très improbable
par Uma Thurman, que l’on a connue plus inspirée
(Pulp fiction, Bienvenue à Gattaca).
On lui a beaucoup reproché d’être
Américaine, je pense que ce n’est pas
un problème. Son accent, qu’elle a
travaillé très professionnellement,
ne heurte pas. Linda Thorson était bien canadienne...
Surtout il y a beaucoup plus grave. Le film se permet
ainsi de transformer certains des aspects fondamentaux
du personnage, qui n’est plus une chevalière
d’industrie mais une scientifique, comme son
mari se trouve désormais être…
un agent du Ministère ! Un tel travestissement
marque non seulement un bel irrespect de l’œuvre,
mais de plus s’avère totalement inutile
! Quel intérêt d’ailleurs de
perdre du temps en se faisant rencontrer pour la
première fois Steed et Mrs Peel?
Surtout,
Thurman interprète Emma Peel d’une
manière totalement fantasque, très
éloignée de la parfaite maîtrise
de soi en toutes circonstances de Diana Rigg. La
retrouver en camisole de force est finalement plus
une confirmation qu’autre chose. Uma surjoue
en permanence, le personnage en devient particulièrement
méconnaissable ! À l’élégance
raffinée de la série succède
un catalogue de tenues criardes du dernier mauvais
goût. La perruque rousse vulgaire, tranchant
avec la magnifique chevelure délicatement
auburn de Diana, achève de conférer
une dimension clownesque à celle qui fut
jadis une si talentueuse amatrice. On atteint un
summum quand on s’aperçoit que Mrs
Peel ne conduit pas une Lotus Elan mais une Jaguar.
Le visionnaire réalisateur explique qu’il
a trouvé que la Lotus avait pris un coup
de vieux tandis que la Jaguar l’avait toujours
fait rêver... Quelle désinvolture et
quel mépris ! Le fameux clone est exécuté
avec la rapidité qu’il mérite,
après avoir beaucoup promis pour rien.

Avec un Steed ayant
perdu son âme et une Mrs Peel n’ayant
plus rien à voir avec son illustre devancière,
il ne faut pas s’étonner de voir leur
relation dérailler dans le grand n’importe
quoi.
Cela
débute très fort avec un Steed recevant
Mrs Peel intégralement nu dans son sauna…
Un sommet du grotesque ! Il s’ensuit une succession
de dialogues ineptes, assortis de « mots d’esprits
» navrants puis d’une romance à
l’eau de rose tout à fait déplacée
que ne désavoueraient pas les éditions
Casanova Ink ! Le processus se trouve parachevé
par la fameuse scène du baiser qui termine
de détruire le duo unique aux subtils non-dits
qui caractérisait si formidablement la série.
On suggérait finement, ici on exhibe.
Cette
relation réduite à un marivaudage
bas de gamme se trouve encore davantage minée
par le manque évident d’empathie entre
les comédiens, à des années-lumière
du lien très fort unissant Macnee et Rigg
et illuminant chacune de leurs apparitions communes
à l’écran. Cela paraît
particulièrement évident dans la scène
du duel, où ne transparaît absolument
pas l’atmosphère électrique
et enthousiasmante de celle de Voyage sans retour.
À titre personnel c’est d’ailleurs
à cet instant que j’ai définitivement
cessé d’espérer quoique ce soit
de ce fiasco !

On
n’a sincèrement aucune envie de s’en
prendre à un aussi formidable acteur que
Mr Sean Connery, qui nous a apporté tant
de grands moments par le passé, mais il faut
bien se résoudre à constater qu’il
met son beau talent au service d’un personnage
terriblement grandiloquent. Sir August de Wynter
caricature à l’excès toutes
les facettes des fameux Diabolical Masterminds.
Ici tout est outré et l’équilibre
délicat qui séparait ces merveilleux
personnages du ridicule s’en trouve rompu.
Ses dialogues avec Mrs Peel sont particulièrement
consternants. D’autre part, que penser de
ce génie du mal qui dispose de tout un gang
et qui se retrouve sans protection (à part
un mauvais clown) lors du grand soir ? La scène
où Steed se fait cerner par le dit gang fait
penser à un passage équivalent dans
l’Économe et le sens de l’histoire
où Steed se voit entouré par des étudiants
agressifs. Tout en demeurant parfaitement maître
de soi, Macnee parvient à y insuffler une
tension désespérément manquante
ici. Enfin ce n’est pas faire injure à
Connery d’estimer qu’il n’a plus
vraiment l’âge pour effectuer un adversaire
crédible durant les combats contre Steed…
Devant le peu de crédibilité de ces
scènes, avec un peu de mauvais esprit, on
en vient à regretter un clin d’œil,
avec des cascadeurs particulièrement apparents.
Au moins cela nous aurait fait rire un peu, ce qui
n’eut pas été du luxe.
Ici,
plus que la colère éprouvée
ailleurs, c’est davantage de la tristesse
que l’on ressent à constater que ce
grand comédien ne parvient pas à trouver
les rôles qu’il mériterait au
soir de sa carrière, à l’instar
d’un Christopher Lee. Il viendrait d’ailleurs
de renoncer au prochain Indiana Jones,
mais c’est une autre histoire…

Autre
grand comédien d’expérience
« apparaissant » dans ce film : Patrick
Macnee lui même ! Enfin, apparaître
est un grand mot, car le très brillant Chechik
a eu l’idée géniale d’en
faire un homme invisible ! Disposer d’un comédien
aussi formidable que Macnee (et de son incomparable
expérience concernant les Avengers)
pour ne même pas le montrer à l’écran
laisse rêveur… Notons d’ailleurs
qu’avec sa seule voix Patrick parvient à
insuffler plus de vie et d’énergie
à son personnage que l’emprunté
Fiennes. Une belle démonstration, qui nous
réchauffe un peu le cœur dans le vide
sidéral qu’est ce film. Félicitations,
Mr Macnee ! Ce dernier parlera ensuite avec lucidité
du film, lançant avec sa verve coutumière
: It was a terrible flop, thank God ! On
lui a reproché ces critiques après
avoir accepté le rôle, mais comment
aurait-il pu refuser à ses fans cette participation,
d’autant que sur le papier le projet pouvait
sembler séduisant !
Les auteurs du film
ont l’esprit large et c’est avec générosité
qu’ils déversent également leur
dissolvant sur les personnages secondaires.

Le
premier ciblé reste bien entendu Mère-Grand,
apparaissant sous le soleil de Chechik comme un
personnage singulièrement effacé,
fumeur compulsif de cigarettes miteuses, tel le
Pinaud de San-Antonio. Il ne bénéficie
absolument pas du charisme ni de la flamboyante
fantaisie du personnage campé avec brio par
Patrick Newell. Ses savoureuses colères se
voient remplacées par les grimaces particulièrement
crispantes de Jim Broadbent. De plus son QG se trouve
réduit à un lugubre bunker mal éclairé,
loin des sublimes décors que nous connaissons.
Il est vrai que nous avons droit au fameux bus londonien
mais, alors qu’il s’agissait jadis d’un
bus authentique, nous nous trouvons ici devant un
engin bardé d’écrans informatiques
faisant bip-bip. On passe décidemment
d’une élégante excentricité
toute britannique à une grosse machine américaine.
Ce triste Mother
se voit également affublé d’une
Rhonda qui parle ! Le film détruit ainsi,
par facilité scénaristique, la grande
originalité de ce personnage sympathique,
et du même coup l’accumulation de handicaps
à la tête du Ministère, qui
contribuait activement à sa délicieuse
excentricité. Vraiment, ces gens n’ont
rien compris à l’esprit de la série
!

Le sommet est tout
de même atteint avec Father, dont l’on
conserve la cécité (cala se serait
vu sinon…) pour sacrifier en totalité
la dignité et l’assurance tranquille
dont Iris Russell dote avec talent le personnage
dans Le visage. Bien évidemment
Father est un traître, dans la grande lignée
de Jim Phelps… Elle devient l’instrument
servile de Sir August par l’amour de midinette
qu’elle lui porte, il y a ainsi comme une
caricature de Vénus Smith chez Father, ce
qui est tout de même un comble.
Le
personnage d’Alice semble par contre assez
amusant. Je ne peux m’empêcher de penser
qu’il aurait pu être joué avec
profit par Linda Thorson !
Si
tant de comédiens habituellement talentueux
commettent des prestations ainsi calamiteuses, c’est
qu’évidemment la direction d’acteurs
se révèle particulièrement
défaillante, s’insérant parfaitement
dans une réalisation multipliant les inepties.

Certes
le codex de la série paraît à
peu près respecté, mais il ne s’agit
que d’un travail de production plus que de
réalisation, finalement relativement aisé.
Cela ne consiste qu’en un habillage purement
cosmétique, servant principalement à
justifier le titre et la bande-annonce attirant
les gogos, toute cette affaire conservant un relent
d’affairisme au moment où les reprises
au cinéma des séries cultes sont à
la mode. L’Art véritable réside
dans la mise en scène de tous ces éléments,
bien plus subtile et malaisée à développer.
Il ne s’agit plus alors de copier mais de
créer…
La
toute première erreur, fondamentale, consiste
à avoir situé l’intrigue dans
les années 90, alors que les Avengers
ne sont pas intemporels, ils s’insèrent
dans l’écrin des sixties et en aucun
cas ailleurs. Remarquons que la série a le
génie de reconstituer l’ambiance unique
de cette époque en évitant les références
directes, alors que le film multiplie celles à
la série sans parvenir en reconstituer l’esprit.
La différence porte un nom : le talent. L’intrigue
en elle-même n’est pas vraiment critiquable
en soi, s’agissant de la reprise d’un
classique, Dans sept jours le déluge.
On aurait pu souhaiter une intrigue originale, mais
après coup, la simple adaptation réussie
d’un épisode nous aurait amplement
contentés !

Le
déferlement d’effets spéciaux,
particulièrement pompiers et sans subtilité
aucune, choque vraiment car totalement hors sujet.
Les Avengers n’ont jamais eu besoin
de tels procédés pour nous enthousiasmer,
et quand ils y recourent c’est avec poésie
et un grand sens du merveilleux (le plafond inversé
du Vengeur masqué ou le décor
géant d’Une mission très
improbable). Le film illustre encore ici son
obsession de montrer l’argent, avec une rare
vulgarité. Rappelons que dans Dans sept
jours le déluge, la tempête était
illustrée par une simple pluie violente et
surtout la forme d’un corps dans la boue (comme
un petit bonhomme de pain d’épices
!), dans un esprit exactement à l’opposé…
Cette accumulation conduit cependant à un
vibrant hommage aux capacités de reconstruction
du peuple anglais, cas alors que Big Ben est détruite
dans un effet à la Godzilla, on
la voit reconstruite dès le lendemain dans
la scène finale !

Les fameuses sphères
nautiques sont un moyen d’aller encore plus
loin dans la surenchère. Notons que l’eau
demeure d’un calme serein au beau milieu d’une
énorme tempête, permettant à
la fine équipe d’effectuer tranquillement
sa petite promenade. Avec un bien meilleur sens
de l’étrange et une élégante
économie de moyens, la scène d’ouverture
d' Un voyage sans retour produisait un
effet bien supérieur. On remarque aussi que
Prospéro se trouve dans une île perdue
au sein d’une tempête... Si c’est
un clin d’œil à Shakespeare, il
est bien vu, mais j’éprouve comme un
doute…

Comme il faut bien
choisir, retenons deux scènes se détachant
au Panthéon du ridicule comme symbolisant
le reste du film.
L’attaque
des insectes robots paraît totalement hors
de propos. Que deviennent les Avengers
dans ce déferlement sans âme de technologie,
sans humour ni esprit ? On voit ainsi Steed arracher
une partie d’un robot pour s’en servir
comme mitraillette, lui qui ne se sert jamais d’une
arme à feu (sauf quand il s’en sert,
il est vrai).
Le conseil des Bisounours,
totalement grotesque, marque l’apogée
du film. Là on ne comprend tout simplement
plus comment fonctionne l’intellect visiblement
torturé du réalisateur. Sans doute
a-t-il voulu rajouter de l’excentricité
à son film, il n’y apporte qu’un
ridicule létal. Encore une fois il montre
une totale incapacité à saisir l’esprit
des Avengers… L’ours mécanique
de Monsieur Nounours se parait d’une
toute autre poésie et se justifiait par la
personnalité de son auteur, ici rien de tout
cela.

Précisons
enfin que je ne ferais pas état des fameuses
scènes coupées au montage. Je ne m’intéresse
qu’à ce que les malheureux spectateurs
ont effectivement payé pour voir, sans tirer
de plans sur la comète à propos de
séquences dont on ignore la valeur et la
réelle portée.
Si
l’on veut être juste il faut reconnaître
que la scène labyrinthique faisant penser
à L’héritage diabolique
est assez réussie et qu’elle produit
son petit effet. Mais, outre que par contraste elle
fait ressortir l’intense nullité du
reste, elle permet de bien saisir la différence
existant entre une actrice douée comme Uma
Thurman et le talent unique de Diana Rigg, tant
les deux prestations ne se situent pas au même
niveau. La scène où Steed tente de
raconter un bobard à sa partenaire à
propos d’une promenade est bien venue, on
la retrouve régulièrement avec plaisir
dans la série, tant elle illustre bien l’aspect
florentin du personnage (par exemple au début
d’Un petit déjeuner trop lourd).
Celle de l’échiquier paraît également
un peu moins plombée que les autres. Le film
nous montre également quelques superbes vues
de la campagne anglaise, comme les Avengers
savaient si bien l’accomplir. Et… c’est
à peu près tout ! Rideau !
EN
BREF : "What past is prologue" déclamait
Shakespeare dans "La Tempête". Il
est ici bien oublié, tant le film assassine
méthodiquement la série dont il est
issu. Ce chef-d’œuvre retrouve toutefois
la prééminence que Les Avengers occupaient
en leur temps, s’imposant aisément
comme le plus beau fleuron des trahisons de séries
cultes au cinéma.
Retour
à l'index |